Les fidèles du Boukornine

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vendredi 5 août 2011

La mère du martyr





Couverte d’un voile qui laisse entrevoir une frange d’une chevelure teinte au henné…  Mais un voile qui n’a de religieux que l’apparence vu qu’en réalité ce n’est qu’un voile de misère, un voile de sénilité, un voile de tristesse…
Elle a la soixantaine. Pourtant, elle en fait vingt ans de plus. 


Rien ne la retient à cette vie si ce n’est ce résidu de foi en un Dieu qui la rôtirait inévitablement si elle passait à l’acte et se donnait la mort.
Khalti Fadhila est une dame respectée du quartier, on l’estime pour sa bonhommie, pour son sourire figé et tout récemment pour son martyr d’enfant.

La révolution tunisienne… Elle ne veut même pas en entendre parler. Elle a sacrifié malgré elle son fils unique pour que des morveux de Gammarth lisent en diagonale attablés au café journal la deuxième page de Charlie Hebdo.

Pour elle, rien n’a changé depuis Ben Ali. Mis à part, faut-il le rappeler, cet enfant parti trop tôt par une balle perdue qui s’est logée dans sa boite crânienne lui ôtant la liberté de penser et par la même occasion une vie miséreuse mais ô combien précieuse pour cette bonne femme qui n’avait d’autre fortune que les anecdotes de cette progéniture égarée.

Mohammed, ou Hamma pour les intimes, est un jeune qu’on se plait à appeler délinquant rien que parce qu’il roule des joints, rien que parce qu’il boit chaque soir du vin rouge de marque Koudiat, rien que parce qu’il s’en fout de la religion, rien que parce qu’il n’évoque Dieu que pour blasphémer, rien que parce qu’il est édenté, célibataire et perdu à 30 ans, rien que parce qu’il ne correspond à l’idéal tunisien.
Mais sa mère l’adorait.

Après la mort de son mari dans un accident de la voie publique il y a trois ans, il ne lui restait que ce rejeton pour raison de vivre. Aujourd’hui il n’est plus.
Il est l’un des trois cents martyrs « morts pour la révolution de la dignité, la révolution de la liberté, la révolution du jasmin »

Il a quand-même eu droit à des funérailles exceptionnelles où on lui a chantait les larmes aux yeux : « La ilaha ella allah w echahid habib allah »
Même si, juste après,  il a regagné sa place de damné dans ce quartier où l’on ne savait pas pardonner aux ivrognes et encore moins aux présumés hérétiques.
Aujourd’hui, khalti Fadhila, veuve depuis trois ans, mère de martyr depuis six mois vit dans une solitude infernale.

Ce fils que personne ne regrette était l’amour de sa vie, sa raison d’exister, son sourire quotidien, son soleil, sa merveille et paradoxalement, sa fierté.
N’a-t-on pas le droit d’être fier d’un enfant impie ? N’a-t-on pas le droit de s’en battre les couilles de la révolution ? N’a –t-on pas le droit d’en vouloir à la terre entière ? N’a-t-on pas le droit d’espérer que la révolution échoue ?

« Qu’ils aillent au diable avec leurs valeurs suprêmes. Mon seul principe dans la vie, mon seul moment de bonheur correspondait à ces blagues que venait me raconter mon fiston, ivre-mort.  Il ne faisait de mal à personne. »

Aujourd’hui Khalti Fadhila vit un ramadan des plus plaisants. Sous le soleil de kasserine, elle fait le jeûne et se tourne vers Dieu au moment de manger cette seule soupe qui meuble une table pourtant assez conséquente, pour lui dire :
« Toi Dieu qui est si grand ! Toi le Très-Haut ! Toi le Juste ! Pourquoi as-tu pris mon enfant alors que tu sais qu’il n’a rien à voir avec ces idées pourries importées de l’occident ? Toi qui m’inflige le supplice de perdre mon fils, t’a-t-il dérangé, toi dans les cieux, quand il buvait du Koudiat ? Qu’a-t-il fait pour être un martyr maudit ? Ni bien au paradis ni accepté dans ce monde ? Toi, Dieu, je t’offre mon jeûne, ma foi de mère de martyr damné qui voit son cœur mourir tous les jours, prends mon âme, mais ne leur donne pas ce qu’ils veulent avoir. Apporte-leur un autre dictateur ! Je veux qu’ils sombrent dans des querelles sans fin, Je veux que tu leur pourrisses la vie ! Je veux que mon fils ne soit pas mort pour les rendre heureux alors qu’il n’a jamais été un des leur ni n’a jamais vécu pour les faire sourire.  O toi le Tout-Puissant exauce mes prières au nom de tous les martyrs partis pour rien !»

Ceci est le récit d’une malédiction… 

dimanche 21 novembre 2010

La chronique du prolétaire (Premier Volet)




Se lever du mauvais pied à l'heure où même les lève-tôt dorment encore, avec d'atroces maux de gorge, une fièvre et un écoulement nasal purulent...
Avoir envie de troquer son âme avec une minute sommeil en plus. Mais avoir aussi la présence d'esprit pour comprendre qu'une minute de sommeil de gagnée n'est en fait, qu'une simple et minable soixantaine de secondes.

Prendre son mal en patience. Taire ses maux à coups de "Vas-y bonhomme, tu vas y arriver !" et de poings fermés. 
Esquiver la boue et les chauffards de Beb Saâdoun pour arriver en un seul morceau à la Rabta.
Avoir un esprit anesthésié, une indifférence totale vis à vis des évènements qui peuvent venir altérer la quiétude du monde et un hébètement à toute épreuve.
Etre en parfaite alchimie avec la musique et en symbiose avec les éléments de la nature. 
Affectionner le silence et les sourires figés. 
Prendre ses fonctions comme un Homme.
Ausculter, palper, inspecter, ramener des bilans, réfléchir, interroger, éduquer, (re)ramener des bilans, présenter des malades pour des rendez-vous d'imagerie en urgence, "vendre" son malade à corps défendant pour obtenir le fameux OK et surtout dessiner un sourire sur les lèvres d'un nourrisson ou d'un enfant leucémique.
L'innocence qui s'extasie, la souffrance qui s'envole en l'espace d'un instant pour laisser place à la vie, à l'insouciance et à la joie paisible et inaltérable d'exister.
Ce sourire est jouissif pour l'idéaliste que je suis. 
Il m'émeut comme pas possible. Il me désintègre et me ramène à la vie par la toute-puissance de la dentition arborée du haut d'un petit bout de vie. 

Finir son boulot. Achever sa besogne. Prendre le chemin du retour, le corps las mais l'esprit enivré. 
Dévorer un plat indigeste qu'on trouve succulent en dépit des apparences. Peut-être, les papilles gustatives, auraient été, elles aussi, anesthésiées par le prolétariat. Seul l'estomac survit aux assauts en tout genre de cette nouvelle vie et réclame fermement son dû. 

Etre sollicité par tous les moyens que Dieu (et la technologie) ont fait pour boire un café ou débattre avec virulence sur la question du Proche-Orient sur fond de Karim Hagui et de Marxisme modernisé pour l'occasion et servi dans un plat doré de pauvres cons de capitalistes sauvagement initiés à l'art de la superficialité.
Répondre naturellement à toutes les requêtes. Se trouver à la fois partout et nulle part. 
Satisfaire ses amis et ses connaissances. 
Guérir les maux du monde en plaquant ses mains sur les plaies de l'univers et en crachant sur les verrues du cosmos. 
Rentrer pour finir, chez soi, une dernière fois, alors que tout le monde dort, même ces présumés lève-tôt qui se réveillent trop tard pour être réellement considérés en tant que tels.

Se déshabiller langoureusement et jeter son accoutrement à bouffer aux chiens qui ne se taisent jamais la nuit et qui bordent ce chez-soi qui nous manque bien souvent. 
Retrouver sa solitude et son profond désarroi. Parler aux anges et psalmodier des versets dont on n'est plus sûr de la minutie ni de la précision des souvenirs, évasifs et délabrés qu'ils sont, pour conjurer les idées noires, chasser le naturel qui reviendra le lendemain au galop et accessoirement aller au paradis dans le cas ou le divin préférerait nous retenir pour la nuit voire plus si affinités.

Se vautrer dans son lit. Rêver comme on peut. Rêver de ce que l'on voudrait. Même si l'on ne sait plus ce que l'on veut...
La nuit porte conseil. La nuit, comme son nom l'indique et à force de me conseiller, nuit à ma santé.
A chaque jour suffit sa peine. Demain est un autre jour.
Dormir est le seul remède des esprits endoloris. 
On sera plus vieux demain, on sera surtout plus heureux. 
Tant pis si ce n'est pas vrai. On fera en sorte de faire semblant. 

Fin du récit. 
[L'individu se ressource dans les bras de Morphée avant de renouer avec l'histoire dans son sempiternel recommencement.]